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Dans l'indifférence générale

Dans l’indifférence générale

Roberto Grossi

La boîte à bulles, 2025

 

La maison brûle, les preuves s’accumulent et pourtant nous continuons souvent comme si de rien n’était. C’est ce vertige que Roberto Grossi explore dans Dans l’indifférence générale. À travers une enquête graphique, il décortique les mécanismes qui nous permettent de cohabiter avec l’urgence climatique sans réellement changer nos comportements. Une œuvre lucide, dérangeante et nécessaire, qui laisse une question en suspens : combien de temps pourrons-nous encore détourner le regard ?

Résumé

À travers un récit qui croise recherche scientifique, analyse historique, réflexion politique et témoignage personnel, Roberto Grossi retrace les origines de la crise climatique et met en lumière les mécanismes économiques, culturels et institutionnels qui l’ont rendue possible. Bien au-delà du constat environnemental, le bédéiste explore les ressorts de notre inertie collective face à des menaces pourtant largement documentées, questionnant la place du citoyen dans des démocraties souvent soumises aux logiques de croissance, de consommation, de lobby et d’intérêts à court terme. En révélant les liens étroits entre dérèglement climatique, concentration des pouvoirs, inégalités sociales et affaiblissement du débat public, cette bande dessinée propose une lecture globale des défis de notre époque et interroge notre capacité à reprendre collectivement la maîtrise de notre avenir.

Mon avis

Dans Dans l’indifférence générale, Roberto Grossi ne cherche pas à démontrer l’existence de la crise écologique. Pour lui, le débat est clos depuis longtemps. Le dérèglement climatique n’est plus une hypothèse, ni même une menace à venir : c’est une réalité documentée, observable et déjà à l’œuvre. À partir de ce constat sans appel, le bédéiste s’interroge sur notre étrange capacité à vivre avec cette évidence, tantôt en la banalisant, tantôt en la niant purement et simplement. Pendant que les alertes se multiplient, les discours climatosceptiques gagnent paradoxalement du terrain et les fausses informations circulent à une vitesse qui dépasse souvent celle des faits.

Page après page, le bédéiste dissèque ce paradoxe contemporain. Jamais l’humanité n’a disposé d’autant de connaissances sur les conséquences de ses modes de vie, et pourtant jamais le fossé entre le savoir et l’action n’a semblé aussi abyssal. Du Club de Rome au rapport Brundtland, des accords de Kyoto aux travaux successifs du GIEC, les avertissements s’accumulent depuis des décennies sans provoquer le sursaut à la hauteur des enjeux. Dans le même temps, l’influence des lobbys continue de peser sur les décisions politiques, économiques et médiatiques, transformant parfois l’urgence climatique en simple sujet de débat parmi d’autres.

À travers un récit mêlant réflexion personnelle, mise en perspective historique et analyse collective, Roberto Grossi explore les mécanismes de cette inertie qui finit par rendre l’inacceptable presque ordinaire. Son dessin accompagne cette démonstration avec conviction. Par associations d’idées, jeux d’échelle et rapprochements visuels, il met en lumière des liens de causalité souvent invisibles, confronte nos imaginaires à la réalité des faits et donne corps à des phénomènes que les chiffres seuls peinent parfois à rendre tangibles. Il révèle les connexions entre notre confort quotidien, certaines logiques économiques et l’érosion progressive du vivant.

La question qui traverse l’ouvrage est aussi simple qu’inconfortable : voulons-nous réellement voir ce qui se passe sous nos yeux ? Et, face à l’ampleur du problème, l’action individuelle a-t-elle encore un poids ? Malgré la gravité du sujet, il évite la posture du procureur. Son livre ne distribue pas les bons et les mauvais points. Il agit plutôt comme un miroir tendu au lecteur, reflétant nos contradictions, nos renoncements et parfois notre impuissance.

On peut toutefois regretter un point important. L’ouvrage regorge de chiffres, de données et d’affirmations qui nourrissent le propos, mais ceux-ci ne sont pas sourcés. L’absence de bibliographie, de notes, de dossier documentaire en fin d’ouvrage nous laisse sur notre faim et retire du crédit aux affirmations. Ainsi, lorsqu’il évoque l’effondrement des populations d’insectes — « Les pare-brise de vos voitures sont propres » — ou cite des statistiques particulièrement alarmantes, on aimerait pouvoir remonter aux études originales pour approfondir la réflexion. La démonstration aurait gagné en solidité sans perdre de sa force.

Cette réserve n’entame toutefois jamais la sincérité du projet. À aucun moment on ne doute de la conviction de Roberto Grossi ni de sa volonté de secouer les consciences. Plus qu’un ouvrage sur l’état de la planète, Dans l’indifférence générale est une réflexion sur notre rapport à la vérité, à la responsabilité et au temps qui nous reste pour agir. Une lecture stimulante, parfois dérangeante, mais difficile à refermer sans se poser quelques questions essentielles.

Une lecture aussi investie que dérangeante, qui accumule les constats sans jamais laisser le lecteur à distance. Car au fond, le véritable sujet n’est peut-être pas la crise climatique, mais notre capacité à nous y habituer. Roberto Grossi nous tend un miroir peu flatteur et nous laisse face à une question redoutable : que vaut encore l’excuse de l’ignorance lorsque l’on sait déjà ?

 

Prisca

 

A retrouver chez Boite à Bulles

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