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Le gogo escargot

par Jane Hervé

Hiollohoho l’escargot était en route pour le Pôle Emploi de Dijon, au cœur de la Bourguignie. Il lui fallait un certain temps à y parvenir, même en vitesse de pointe. Il termina sa route sur le dos d’un mulet transportant des hottes de raisins au cuvier. Ce dernier, employé à tiers temps, le déposa au tiers de la distance. Le gastéropode parcourut le reste sur son pied unique, peu élastique mais disponible. Sa coquille, décorée de volutes rousses, émergeait en dodelinant.

Au fond du hall de ce Pôle à l’ambiance grand nord, une hôtesse d’accueil de l’espèce des limaces rousses poireautait. Sourire vide en étendard, elle observait la lente progression du postulant. Elle secoua un imprimé vierge :

« Escargot, montre-moi tes cornes. »

Le mollusque crédule – est-ce à lui qu’on s’adressait si familièrement ? – était de nature docile. Il hésita sur l’usage de ses tentacules cornus. Celles du haut servaient à voir le papier, celles du bas à entendre la recommandation et à renifler l’odeur; mais ni les unes ni les autres n’étaient des cornes d’abondance… épistolaire. Au demeurant, pourquoi montrer ce qui est déjà visible ?

La placide conseillère l’incita à décliner son identité, en remettant la feuille et un stylo bille. Hiollohoho prit un quart d’heure pour inscrire son prénom, bégayant sur les dernières consonne-et-voyelle. L’effort fut couronné de succès et de bave. « Cette patience augure bien des futures attentes d’emploi, lesquelles persistent plusieurs années et parfois toute la vie », estima cette Super-Pôle-Emploi-Woman (appelons-là S.P.E.W.). Elle retourna le document :

« Remplissez aussi le questionnaire. »

Hiollohoho, par nature hésitant, dut mentionner ses date et lieu de naissance: un acte biographique proche d’une psychanalyse sauvage. En quoi le nid d’œufs que papa-maman et maman-papa-maman – n’oublions pas leur état hermaphrodite – avaient oublié dans un bosquet bourguigniesque la concernait-il ? Il la jaugea. À l’habitude, il prenait son temps pour faire connaissance d’une femme (même une limace), étirant et rétractant langoureusement son corps dodu. Au demeurant, Miss SPEW avait déversé sur ses flancs avant est et ouest un parfum d’autant plus capiteux que l’agence le remboursait en note de frais. Les malheureux fréquentant ce Pot à emplois – caractérisé par l’incapacité d’en trouver un – devaient oublier leur malheur : la vertu soporifique de Cocogogo 007 faisait peu à peu effet.

*

La file des chômeurs envoûtés sortit alors du pôle à reculons, traversa la place sans brouhaha ni révolte. Elle atteignit même en zigzaguant le parvis de la cathédrale. Pole Emploi devrait proposer ses demandeurs d’emploi comme guide néo-touristique du Parcours du chom’dur : journée dans la rue, sur banc de métro ou de messe. Un parcours à vivre en immersion. L’augmentation du nombre de chômeurs chômant à 1000 % avait pourtant un avenir aussi durable qu’universel. Leur présence aurait même pu multiplier le nombre de fidèles isolés lors des vêpres et complies. Bref, ils étaient les fidèles de demain de l’église Saint-sans-travail !

*

Hiollohoho dut ensuite mentionner son adresse. Vivre avec sa maison sur le dos rendait suspect de nomadisme. Il pouvait aussi bien dormir dans un parc ou un potager que sur une aire d’autoroute. Du coup, il était suspect de migration illégale, de montée en TGV en marche en direction de Calais… Que de risques naissaient de cette foutue coquille! Chaque employé de Pôle-Emploi-Calais savait les « Bourgeois de Calais » de Rodin avaient cédé leur célébrité aux malheureux de la jungle d’Assad ! Comment conjurer cette inquiétude ? Hiollohoho devait-il préciser qu’il n’habitait nulle part, hormis au fond de sa coquille qui servait de cave à vin, grenier à blé, yourte de camping, caravane, canapé… En néo-SDF, il déplaçait en permanence son domicile fixe. Ce cas n’était pas répertorié dans les catégories de l’agence.

Miss SPEW l’interrogea pour la forme :

« Vous cherchez un emploi dans quoi ?

– Dans ma coquille », pensa Hiollohoho tout haut.

Il hésita à révéler l’embarras dû à sa volute. D’une part, en être propriétaire imposait d’emprunter l’entrée pour handicapés quand il y en avait une. D’autre part, il était impossible d’être livreur de supermarché, à moins de stocker les colis dans sa spirale, ce qui réduisait leur volume. D’autre autre part, elle limitait le panel d’emplois accessibles lui interdisant ceux qui exigeaient une évidente hygiène. Impossible d’être femme-homme de ménage en hôpital, à moins de cesser de baver et de transmettre – par serpillière interposée – des germes néfastes aux hospitalisés.

« Coque-quille… », répéta la SPEW dubitative en secouant ses seins odorants.

Elle compulsa un dépliant de deux mètres de long. Le listing proposait des emplois non pourvus depuis 1945. Pas de poste de technicien de surface, car les éboueurs devaient être rapides. Pas de poste de balayeurs de caniveau, car le pied traînant et la bave dégoulinante interdisaient le nettoyage efficace. Pas de conduite de caninettes…Pas de… Pas de… (Calai s?). Le dépliant se dépliait de plus en plus, en vain. Même le poste de père Noël, sollicité pour un CDD dans un hypermarché lyonnais, exigeait le port d’une hotte ouverte et non d’une coquille fermée.

« Votre demande particulière doit être traitée par un rendez-vous personnalisé. Voyons donc. »

Ajoutant le geste à la parole, Miss Spew ouvrit un immense cahier noir. Elle tourna les pages – quasiment vides – avec une rapidité exemplaire, suggérant la difficulté de placer un rendez-vous. En vérité, il n’y avait que des places libres d’où l’hésitation. Inscrire un rendez-vous avec Hiollohoho imposait d’y assister. Elle devait guider le postulant désespéré dans le labyrinthe de l’absence d’emplois. Trois millions cinq cent mille chômeurs à caser avant Hiollohoho. Voila qui s’avérait épuisant. Elle proposa un rendez-vous pour le printemps suivant, sachant que la présidence de la République bourguigniesque créerait probablement quelques emplois courant d’air et innoverait avec des emplois pour les lents.

*

En attendant, SPEW invita Hiollohoho à manipuler à tire-larigot des touches du clavier de l’ordinateur tout public – au milieu du hall – où se nichaient d’hypothétiques emplois (souvent pourvus depuis plusieurs années). Des boulots de science-fiction! Ils restaient répertoriés comme ces appartements vendus, mais toujours affichés en vitrine des agences immobilières. Ils entretenaient l‘illusion, masquant le fait que rien d’autre n’était disponible.

Chaque fois que le computer se libérait sans être en panne, Hiollohoho posait sa bosse à volutes sur le siège adéquat. L’incroyable défilé de postes possibles, souvent techniques, lui donna rapidement le tournis. Il tapa en rythme sur Google la rubrique Escargot à gogo pour se stimuler en rime. Le gastéropode n’était pas complètement dupe : cette sélection était culinaire. Elle proposait un emploi classique pour escargot consistant à être mangé tantôt en groupe avec persillade ou piments rouges, tantôt en solitaire sur un matelas de beurre dans sa propre coquille (ce qu’il jugea masochiste), tantôt en réseau lors d’une brouillade d’escargots à la bourguigniesque, accompagné soit d’un kir sans chanoine, soit d’un Gevrey-Chambertin sans coteaux. Il trouva une annexe Cosmétique à la bave d’escargot excellent pour la peau. Baver et en baver, quel travail! Songea-t-il soudain pensif. Allait-il finir sa vie dans le seau d’un pépé gaga qui le ferait dégorger quinze jours, lui ôterait les étrons avant de le faire frire en compagnie de collègues du jardinet. D’autres comparses au chômage, bien sûr.

Il reconnut le peu d’envie qu’il avait de bosser, d’offrir temps et souffle contre des Zeuros dont il se débarrasserait sur-le-champ pour s’offrir une laitue ou une place de cinéma. À quoi bon gagner du fric pour le perdre ?

*

Le rendez-vous de printemps à Pôle-Emploi-Dijon s’annonçait celui de tous les dangers. Il y avait tant de potagers à traverser avant d’y parvenir qu’Hiollohoho craignit d’avoir les fesses rasées par une tondeuse, la coquille transpercée par un coup de râteau, la queue tranchée par une serpe, les tentacules enterrées l’une sous les pesticides, l’autre sous les herbicides, l’une sous les fongicides, l’autre sous les engrais…Pour se donner du courage, il contourna les plantes traitées qui le faisaient éternuer, puis se mit à chantonner :

« Finie la ronde des Rounde Up, finies les croisières au Cruiser, finies les gaucheries du Gaucho et finie la régence du Régent… Bref, c’est la fin des gogos Escargot ! »

Hiollohoho atteignit néanmoins les locaux du Pôle Emploi. Il reconnut l’hôtesse. Miss SPEW n’avait pas été mise au chômage, malgré l’aggravation de la situation économique en Bourguignie. Interrogée sur ce point propos, elle répondit avec un sourire gluant :

« Au contraire, plus il y a de chômeurs, plus on a besoin de personnel pour les inscrire et les encadrer.

– Donc plus il y a de chômeurs partout, moins il y en a ici, résuma Hiollohohoo.

– C’est simple. C’est pourquoi, on propose parfois aux chômeurs qualifiés de travailler pour nous.

– Un emploi d’avenir somme toute, dit Hiollohoho. Et pour moi, alors ? »

Miss SPEW consulta et lut à voix haute la notule accrochée par un trombone à la fiche Hiollohoho : « La plupart des coquillages filtrent une partie des toxiques non dégradables dans le mucus et la coquille. Ils accueillent favorablement les résidus chimiques, les pollutions microbiologiques liées aux dysfonctionnements et insuffisances des stations d’épuration et des épandages de fumier. La pollution locale aggrave les choses: l’afflux d’azote, de phosphore, de CO2 et de pourriture chimique des villes et des exploitations agricoles augmente les efflorences d’algues… »

Hiollohoho frissonna. Il imagina sa coquille atteinte de dermatose généralisée, recouverte de pustules et de furoncles purulents :

« Et alors ?, bredouilla-t-il.

– Alors, conclut SPEW, vous, les escargots, êtes les meilleurs indicateurs de pollution. Voila un emploi d’avenir. Nous avons une grande demande dans ce secteur depuis la COP21.

– Ah, bon !, s’étonna Hiollohoho en humant le parfum de cocotte soporifique déversé par SPEW.

– L’entreprise internationale Monchieantotalchervierparabenaspartame et Cie finance onze emplois durables en France. Je vous en propose un. »

*

C’est ainsi que l’escargot Hiollohoho devint le premier testeur de pourriture anthropocène de France. Son premier poste fut dans le gazon des usines de traitement de déchets nucléaires de La Hague. Un formidable privilège qui prouvait son courage. Ce fut d’évidence le dernier : Hiollohoho fut emporté dans l’année par un cancer des testicules lequel atteint également le vagin puisqu’il était à la fois mâle et femelle. Ce décès prématuré consacra l’égalité des sexes devant l’empoisonnement chimique.

 

 

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