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Le ciel, les étoiles, le monde sauvage

Rick Bass

Christian Bourgois, 1999

On aurait tort de se contenter de lire des nouveautés. L’intérêt d’une thématique est d’adopter un prisme qui dépasse ceux du succès de librairie et de l’actualité littéraire. Nous sommes donc allés voir dans les étagères ce qui s’est écrit des arbres et des forêts. Et nous avons trouvé des livres superbes, dont nous voulons encourager encore la lecture – leur durabilité, en somme.

Rick Bass, après avoir été géologue pétrolier dans le Mississipi, a participé à la fondation de l’Association de sauvegarde des forêts de la vallée du Yaak et s’est engagé notamment auprès de la Montana Wilderness Association. Il œuvre à la protection des espaces sauvages, contre l’exploitation sylvicole et l’expansion des réseaux routiers. Et c’est aussi un auteur au talent incontestable (récompensé par plusieurs prix). Plutôt que de distinguer ces activités, il les entremêle ; à l’image de sa conception du vivant, il tisse des liens et amplifie des résonnances pour dévoiler, célébrer et défendre le sauvage.

Les trois récits qui composent Le ciel, les étoiles, le monde sauvage portent trois styles singuliers, trois manières de nous faire sentir la puissance du vivant.

Le premier, dans une ambiance mythique, explore la rudesse du monde trappeur, des grands animaux, du climat, de la folie humaine, de la violence masculine. Proies, prédateurs, chasse… La frontière qu’on l’on voudrait tracer entre nous et les animaux est subtilement effacée ; et le résultat est tout à fait marquant.

Le second récit, d’un ton archi réaliste, nous confronte à nouveau mais autrement à l’avidité des hommes. Alabama, milieu du XXème siècle (« ce siècle de destructions et de peur… »), puits de pétrole, voitures rutilantes, billets, fermes convoitées ; le goût sain de l’aventure qui se mêle à la brutalité de l’instinct (parce que c’est bien la question : est-ce vraiment inné ? peut-on vouloir s’en défaire ?) de conquête. Là non plus, pas de distinction franche : « Si seulement il pouvait l’aimer comme il cherchait le pétrole, ce serait parfait. »

Les mots sont difficiles à trouver pour présenter la troisième nouvelle. On voudrait écrire seulement : lisez-là. C’est l’histoire d’une femme, mais c’est aussi l’histoire de sa mère, et de son Grand-Père, et de leur ferme, et puis de la rivière qui coule en bas de la falaise. C’est aussi l’histoire des poissons qui y nagent, l’histoire des aigles qui la survolent, l’histoire des chevreuils qui habitent la forêt. Enfin, c’est l’histoire de la transmission d’un amour passionné et follement curieux pour tout cela, ensemble et inséparable. « Grand-Père jugeait important de connaître le nom des choses ; il croyait qu’une fois le nom prononcé, le savoir suivrait. Il considérait comme une obligation urgente pour l’humanité de comprendre les noms du pays, de même qu’on connaît les noms des membres de sa propre famille ». Un savoir-être face à la progressive scientifisation de l’étude du vivant, face à l’exploitation des ressources naturelles, face au développement agro-industriel. Les superpositions temporelles, et le maillage narratif entre des thématiques très contemporaines et des passages qui relèvent clairement de l’écopoétique sont absolument superbes. « Si j’aime tant le passé, c’est que j’aime le présent. Je sais que je dois aller dans le monde et être formée, altérée, pliée, moi-même – individuée –, et que ce processus entraînera douleurs et joies. Je ne suis pas la terre, et pas davantage un clone de ma famille. Mais l’importance de mon attachement à ces choses – et la stabilité qu’elle permet – m’affole. Ce qui renforce et protège ces choses a le même effet sur moi ; ce qui les blesse me blesse. Il existe toujours une connexion avec les choses ici, sur le ranch Prade. »

L’habileté narrative de l’auteur opère en faveur d’une force d’évocation qui nous convoque : lecteur et lectrices, parce qu’ils sont emporté.es dans les pensées des personnages, qui traversent les époques et superposent actes et souvenirs – ainsi du rapport au réel de chacune et chacun – lecteurs et lectrices, oui, sont renvoyés à leurs propres mythes, leurs propres héritages, leurs propres doutes. Au-delà d’un hymne à la nature, Le ciel, les étoiles, le monde sauvage est un plaidoyer en faveur de la vie. La vie puissante, sauvage, où s’entremêlent les êtres pour façonner des territoires : un sol et des histoires, un seul processus de sédimentation, un seul régime de présence au monde.

C.T.

Le ciel, les étoiles, le monde sauvage, Rick Bass, Christian Bourgois, 1999. 

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