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printemps silencieux

Printemps silencieux

Rachel Carson

Wildproject, 2019

Préface d’Al Gore

Printemps silencieux, que les éditions Wildproject ont eu l’excellente idée de rééditer en poche, est un petit pavé (léger) d’une histoire lourde, et particulièrement actuelle. Rachel Carson, femme biologiste étasunienne, s’empare au début des années 1960 d’un thème encore très peu traité, bien qu’il fasse déjà des ravages : les biocides. En effet, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, la chimie s’est considérablement développée et la création de produits capables de détruire le vivant est en plein essor. Les laboratoires, directement mêlés aux magnats de l’industrie chimique, comme Carson le montre, encouragent les gouvernements fédéraux des États-Unis à lancer de vastes campagnes d’épandage d’insecticides et d’herbicides pour répondre aux « gênes » rencontrées par les agriculteurs.

L’un des grands mérites de ce livre est d’être aussi précis que clair : que ce soit pour la présentation des produits en accusation (DDT, hydrocarbures chlorurés, phosphates organiques…), ou pour les processus chimiques et biologiques qui activent et disséminent leur extrême nocivité, mais aussi concernant les processus naturels qui depuis des milliers d’années maintiennent l’équilibre qui fait notre environnement ; le propos est toujours accessible, ce qui permet aux lecteurs et lectrices de s’emparer d’une critique radicale à l’appui d’éléments solides et maîtrisés. Nous sont donc exposés, grâce à l’immense travail de récolte et de vérification d’informations que l’autrice a mené, de nombreux cas qui suivent souvent le même schéma : le traitement des champs pour lutter contre certains insectes ou plantes « parasites » est fait de manière fort peu précautionneuse ; les produits utilisés n’ont pas été testés, ou bien dans des conditions qui ne correspondent pas à la réalité, et les avions qui les pulvérisent ne contournent ni les zones habitées, ni les cours d’eau. En résulte une contamination généralisée, et des effets désastreux, dont Carson a compilé les témoignages : nuées d’oiseaux qui tombent du ciel, vagues de poissons crevés à la surface des rivières, arbres pourris et bordures de routes mortifiées. Décès brutaux, maladies incurables et malformations dans des proportions affolantes chez les personnes qui ont été en contact direct avec ces produits, mais aussi leur descendance, ainsi que chez toutes celles et ceux qui se nourrissent des productions agricoles concernées… Ça fait beaucoup.

Ce que l’on trouve dans ce livre, tant grâce aux arguments scientifiques avancés (issus d’études dont Carson déplore le trop petit nombre, mais qui montraient déjà des résultats alarmants) qu’à la façon dont ces faits nous sont présentés, c’est une vision véritablement écologiste du monde : où tout est lié, où les espèces communiquent et échangent, animent dans leurs interactions des processus de développement et de réactions en chaîne – pour le meilleur comme pour, ici, le pire. L’espèce humaine a eu le tort de l’oublier, aveuglée par un désir irraisonné de maîtrise, de contrôle et de productivisme qui n’a pas su voir les équilibres fondamentaux et les richesses déjà là, dont on aurait pu se saisir (autre mérite : nous sont présentées des solutions alternatives qu’un bouquin de permaculture ne démentirait pas !).

Rachel Carson a été une lanceuse d’alerte avant la création de ce terme, Printemps silencieux est un cri d’urgence qui a eu un retentissement considérable : 500 000 exemplaires vendus à parution malgré les tentatives médiatiques et politiques de bâillonnement, premiers pas assurés et largement partagés de ce qui sera plus tard le mouvement écologiste, lancement de procédures judiciaires pour faire interdire l’usage de certains produits.

La lutte contre les biocides et les OGM, dont la récente et révoltante affaire du glyphosate n’est malheureusement qu’une petite partie, est encore vive. Les études qui déplorent les conséquences sur la biodiversité de nos pratiques agricoles arrivent enfin aux oreilles du grand public. Et le nombre des personnes qui présentent des troubles, parfois gravissimes, que l’on peut imputer à l’utilisation généralisée de ces produits ne cesse d’augmenter. En ce sens, cet ouvrage est à lire : il permet de comprendre la genèse d’un mouvement que l’on veut le plus massif possible en faveur d’une recherche courageuse, qui permette de dévoiler la face qu’on nous cache du rapport à la nature qu’on nous vend.

Les derniers mots reviennent à Al Gore, qui signe une très belle préface : « Printemps silencieux est arrivé comme un cri dans le désert, un plaidoyer absolument sincère, solidement étayé et brillamment écrit, qui a changé le cours de l’histoire. »

Printemps silencieux, Rachel Carson – Préface d’Al Gore, Editions Wildproject, 2009 (2019 pour la traduction révisée)

C.T.

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