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Le dindon fanfaron

par Jane Hervé

Sieur Dindon grimpait la côte de Morgues-les-Bains à chaque occasion festive. La mairie rêvée se trouvait au sommet, boulevard de la Délibération. Le gallinacée inaltérable se nommait TroisfoisMoi : Moi-moi-moi. Ce cintre ambulant faisait prendre l’air à son veston Gucchie, son pantalon Zanopli et ses chaussures Ouistiti, lesquels fleuraient bon les faiseurs des beaux quartiers. Il s’ébrouait avec assurance, plumes au vent et bec avide, appendice pourpre au plissé amidonné, devant les fox-terriers éblouis, les grenouilles épatées, les canards interloqués. Même les limaces dodues clignaient des paupières à son passage.

Moi-Moi-Moi exerçait son métier – le marketing politique – partout, jusque dans ce trou propice normand à la frontière de la Sarthe. Il saluait tout ce qui bougeait d’un retentissant « Bonjour. BONjour. BONJOUR », tout en glougloutant sur le mode dindon. En parfait candidat marketigné, il adaptait spontanément ses propos. Avec l’un, il théorisait sur l’art d’élever des aubergines rose pipi ; avec l’autre, il déblatérait sur la réparation de sa tondeuse télécommandée par GPS ; avec le troisième, il exhibait la liste de ses multiples relations politiques, lesquelles se renouvelaient d’heure en heure, d’interlocuteur en interlocuteur. Son look cossu de dindon universel masquait ses 60 ans moins trois poussières. Seules ses mains manucurées, nerveusement enfoncées dans ses poches au risque de les transpercer, révélaient une angoisse existentielle.

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Moi-moi-moi avait tellement de relations qu’il avait fondé une société de Conseil où la première syllabe était prioritaire : con-seil pour obtenir un emploi de retraité, con-seil pour recevoir le sultan des Mirages et des Rafales, et même con-seil pour donner des conseils. Pour ce faire, il entretenait dans sa fine équipe de bénévoles un responsable Potager, un responsable Trottinette en Lego supersonique, un responsable Mort-aux-rats, une responsable Langue-de-bois, et – chapeautant le tout – une responsable pour responsabiliser les responsables. Parité oblige. Porté par cet élan grégaire (non dénué de perspective électoraliste), Trois-fois-Moi se pavanait, rassuré d’être en permanence l’égal de lui-même.

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Ce citoyen idéal fréquentait toutes les réunions locales, lesquelles accéléraient d’autant le développement de sa société de Con-seils polis et tics. Son apparence de rentier prospère (ou faisant tout pour le paraître) révélait certes une préférence pour toute activité où siégeait un membre du conseil départemental, un édile d’une mairie plus prestigieuse, un entrepreneur départemental prêt à se recycler dans la Récupération du papier toilette, ou un résident secondaire disposant d’une piscine, tennis ou mini-golf trois-quatre étoiles minimum. Il fallait bien occuper ses longs week-ends sur place ! Si le président de la République était venu inaugurer en personne le 14 juillet à 11 h la fête nationale de Morgues-les-Bains*, Trois-fois-Moi serait arrivé à moins une. Il aurait secoué fébrilement ses appendices rouges frisés pour l’occasion, lesquels pendouillaient dans le cou à la façon gaie d’une cravate américaine : « Ah, Monsieur le Président, je passais là par hasard. Je peux pourtant vous con-seiller».

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Être Dindon en politique imposait d’avoir une dindonne à l’amabilité inoxydable. Sa blonde femelle complémentaire (pas en retraite, car elle avait trente-cinq ans de moins) se surnommait Toi-Toi-Toi. Elle avait les yeux bleu citron. Il l’avait sélectionnée avant la naissance, il y avait 25 ans, parmi les meilleurs partis du canton de Morgues-les-bains, en traçant un simple cercle de 23 kms de rayon. Le succès amoureux fut aussi total que vénal. Le mariage à la chapelle Bonne Nouvelle se fit en catimini, comme sur le strip de Las Vegas ! Les économies n’étaient pas de bouts de chandelle, car le curé demanda d’acheter des bougies pour l’année. Selon la saison, Moi-Moi-Moi Dindon et Toi-Toi-Toi Dindonne prenaient l’air accablé le 11 novembre devant la liste du monument aux morts, guilleret le 14 juillet devant les merguez-frites du feu d’artifice, et concentré pour évaluer le plan local d’urbanisme lequel risquait de cadastrer définitivement leur ambition politique.

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Toi-Toi-Toi d’une exquise discrétion et discrètement riche, assurait son service après-vente de bienfaisance maritale. Son sourire en étendard convainquait chacun de sa loyauté. Avec un gloussement pâteux, elle protégeait inéluctablement celui à qui elle était liée pour le meilleur du pire. Elle lui fournit et lui nourrit de multiples portées de dindonneaux (quatre femelles, trois mâles, deux transgenres minimum et un albinos à chaque fois). Elle les menait aux urnes en rang d’oignon lors des élections municipales, comme preuve de son excellence maternelle. Certes, élever une telle portée par des temps si durs imposait des sacrifices. Avec un regard ému, cette dindonne à la comptabilité ouverte récupérait une donation de pépé par ci ou une assurance-vie de mémé par là, ouvrait un coffre bancaire de papa par ci ou un compte SBCH de maman par là. Que voulez-vous les affaires sont les affaires ? Sans argent… nul n’en fait.

À ces qualités, Dame dindonne ajoutait une capacité infinie 1) de faire parfaitement la vaisselle qui brillait avec un éclat insoupçonné et 2) de faire les courses à l’Intermarché-Dia-Simply-Leclerc-Le Mutant-Franprix-Lechonature. Le devoir marital lui imposait de panacher ses fréquentations pour mieux recruter. En outre, elle assurait – avec sa risette dégoulinante de miel – l’assise popote nécessaire aux réunions pré-électorales de son mari. Celui-ci clamait volontiers, à la fin d’un discours en faveur de Garozizirépublicain : « Ma femme doit rentrer s’occuper des enfants. Fiston 1 a un rhume. Fistonne 5 a ses menstrues. Mon transgenre 3 est ambidextre. Mon albinos s’est repeint en noir».

L’essentiel du projet politique de Trois-fois-Moi local était d’acquérir une seconde résidence secondaire laquelle deviendrait tertiaire, puis une troisième secondaire laquelle deviendrait d’évidence quaternaire ; de récupérer des actions en Bourse qui ne soient pas de grâce, de traficoter à droite et même à gauche selon la météo… Ce couple de planificateurs bégueules avait déjà choisi sa place au cimetière, entre la tombe de l’ancien maire pourtant communiste et de l’ex-député retraité pourtant Front National. Pas question de passer l’éternité à côté d’un pouilleux local !

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Or un jour une seconde troupe de dindons, de la même race affamée que les frelons asiatiques, s’installa sur les hauteurs de Morgues-les-bains, boulevard de la Délibération, à quelques pas de la mairie. Ces nouveaux arrivants – les Trois-fois-Nous cad Nous-Nous-Nous – visaient le pouvoir municipal, départemental et national avec la même détermination que Moi-Moi-Moi et Toi-Toi-Toi réunis, mais avec plus de fureur et d’efficacité familiales. Ils proliféraient beaucoup plus largement tous les six mois. Les villageois, émoustillés par leur aplomb prussien, les surnommèrent la « Famille Guillaume Ier ». Les Nous-Nous-Nous étaient interchangeables : papa Nous-nous-Nous et fiston Nous-Nous- Nous, fifille Nous-Nous-Nous et frérot Nous-Nous-Nous, papi Nous-Nous-Nous et tonton Nous-Nous-Nous. Tous parlaient de la même voix percutante et convaincante. Ces nouveaux votants testaient leurs appendices rouges avec un sens inné du marketing politique: l’un en avait fait une tresse, l’autre une queue de cheval, l’un gardait le crâne rasé net, l’autre avait placé un catogan, l’un avait gardé l’appendice naturiste, l’autre y avait accroché trois piercings, l’un manipulait avec trois portables percés, l’autre soutenait deux casques audio superposés (un rose et un bleu). Des ultra-modernes ! Il arriva ce qui devait arriver. Les Trois-fois-nous eurent… trois voix de majorité aux élections municipales (sur 1 351 votants). Victoire assurée donc.

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Advint ce qui devait advenir… Les Moi-Moi-Moi-Toi-Toi-Toi et leur progéniture ne furent plus que… les dindons de la farce ! Leur mise à l’écart mua purement et simplement la troupe des nouveaux venus, les Nous-Nous-Nous, en vainqueur émérites et définitifs de l’élection.

Cette nouvelle famille de puissants concevait le pouvoir efficace dans la version youTube. Elle composa sur-le-champ un hymne nationalocal – encore en vigueur – sur une partition que chacun reconnaîtra :

« Nous, les Nounous de la terre
Nous les forcats d’la Nouba
La raison tonne sur son tas d’ Nouilles
C’est l’éruption de la faim.
Du Nougat, faisons table rase,
Dindons esclaves, debout, assis,
Nous ne sommes rien, restons-le».

Toutes les nounous municipales – métier d’avenir – fêtèrent joyeusement la victoire, transformées à cette occasion en majorettes. Elles arpentèrent la grande rue, œil vide et bâton tourbillonnant. Leur rouge à lèvres ânonnait ce Nous-vel hymne! Sur la lancée de ce succès, les Nous-nous-nous décrétèrent ni plus ni moins l’élection sur le champ d’honneur d’une Miss Nounou, vierge mais lactée! Et Toi-toi-toi postula, sourire de miel-fiel à l’appui.

 

*Rien n’est impossible.

 

 

 

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