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Fabuler la fin du monde : la puissance critique des fictions d’apocalypse

Jean-Paul Engélibert

La Découverte, 2019

Peut-être peut-on commencer ce compte rendu de lecture en rappelant que le livre de Jean-Paul Engélibert paraît dans une collection intitulée « L’horizon des possibles » : c’est en le gardant à l’esprit qu’on ne perdra pas de vue la démarche de l’auteur. Par l’étude de fictions apocalyptiques qui « n’affirment rien, ne construisent pas de scénarios pour le futur, ne proposent pas de solutions, ne soutiennent aucune thèse positive quant à la transformation sociale », qui donc pourraient sembler apolitiques, il s’agit de débusquer, précisément, ce qui s’y dit de notre temps, ce qui se rêve (ou se cauchemarde) de notre futur, à partir de notre présent. En ce sens, les fictions d’apocalypse instaurent un présent politique contre le présentisme, contre les crispations réactionnaires et les aveuglements futuristes (la question du temps est excellemment traitée par Jérôme Baschet dans Défaire la tyrannie du présent, dans la même collection) : « En élaborant des scénarios de la fin, elles permettent de penser autrement l’histoire : depuis la fin qu’il s’agit d’éviter. » De surcroît, se placer « après la fin », c’est en abolir la menace, s’autoriser à penser au-delà, à refaire le choix de « ce à quoi on tient », et comment on s’y tient. C’est offrir un terrain – plus ou moins vierge, selon les auteurs et autrices – à nos imaginaires pour instaurer de nouveaux régimes politiques.

L’auteur présente un corpus d’œuvres restreint, pour s’écarter de la prétention d’exhaustivité, impossible évidemment. Le choix est toutefois habilement justifié, et permet une analyse équilibrée, entre œuvres anciennes, fondatrices, et beaucoup plus récentes, non moins originales ; entre roman, théâtre et cinéma ; entre titre unique et série. Il nous guide notamment dans les paysages de Margaret Atwood, Antoine Volodine, Cormac McCarthy, Edward Bond, Antonio Saramago, Stanley Kramer et Lars von Trier…

On pourrait regretter (bien qu’il s’en explique) que Jean-Paul Engélibert ne multiplie pas les exemples, pour que se dessinent mieux les conclusions génériques qui intéresseront au premier chef une partie de son lectorat. Son analyse du présent, et de ce qu’il requiert d’imaginations politiques, est fine et on en voudrait davantage. Mais ce serait faire peu de cas de son talent de critique. Certains passages du livre offrent une analyse – littéraire, cette fois, que l’on distingue ici du propos politique –, pointue et passionnante. Force poétique, performativité de la grammaire, enjeux de la conjugaison des temps et de la structure des récits, langage du cadrage… Jean-Paul Engélibert a étudié toutes les dimensions de ses objets. Finalement, on se laisse entraîner par son regard aiguisé, posé sur ces œuvres avec une attention et dans une perspective peu commune.

Fabuler la fin du monde est un « essai », au sens d’Adorno : il s’intéresse aux formes singulières et partielles pour en faire jaillir des formes partagées, qui ont une portée générale. Il n’a rien d’un programme défendu sur 200 pages. Au contraire, c’est une traversée de gestes, d’engagements et de points de vue ; qui tracent chacun, à partir du motif de l’Apocalypse, des routes divergentes. L’attention est focalisée sur leurs sens pour eux-mêmes et dans leurs contextes d’abord, avant d’en esquisser les significations pour notre présent, d’y chercher les motifs qui résonnent avec les enjeux de notre temps.

Toutefois, et c’est la seule critique que l’on pourra porter à ce travail (qui réactive une fois de plus le débat sur la « place » de la littérature) : cette position, consistant à étudier les œuvres depuis elle-même, autorise à en reproduire les structures. Or les fictions d’apocalypse suggèrent véritablement des mondes, des imaginaires, des êtres et des relations. Dont il est déroutant de lire l’analyse, sans qu’en soit immédiatement souligné ce qui nous semble être de véritables dangers.

C’est parce qu’en fait ce livre, en tant que véritable critique littéraire, rejoue la littérature critique : son acte sur le réel est indirect, ses dénonciations ne se font pas toujours au premier degré. Il et elle nous apprennent à voir, pour que nous puissions, nous-mêmes, bâtir un registre critique qui soit le nôtre.

Les fictions, parce qu’elles expriment mieux que tout autre genre nos désirs, nos croyances et nos expériences, sont révélatrices : le monde contemporain est y disséqué, montré avec une acuité déconcertante (« le présent est ainsi dénaturalisé, problématisé, ouvert »). Nos aspirations également. Les meilleures et les pires. Voilà donc un exercice de lecture passionnant, que de garder les yeux ouverts et attentifs à ce qui se joue là. C’est finalement une défense de la littérature mineure, « celle qui se déterritorialise, qui se fait collective et qui débusque le politique dans l’individuel », et de la littérature critique, qui ne le fait pas directement, mais en travaillant sous nos yeux les discours et les images, en les révélant, en les inventant. « La fin du monde est un début. Il ne s’agit pas de raconter, tristement, la fin de notre histoire mais de se situer à l’origine d’une autre. »

On laissera les derniers mots à l’auteur, bien placé pour dire de quoi il veut parler : « En s’apprêtant à fermer le livre, le lecteur qui a subi l’épreuve de l’apocalypse est amené à mesurer la fragilité de ce qu’il y a d’inestimable dans le monde réel. C’est ainsi que la littérature agit.

La littérature ne propose pas de thèses, elle ne donne pas de leçons, ni ne propose à proprement parler de savoirs. Mais elle procure une expérience de l’altérité qui nous est nécessaire pour revenir à notre vie mieux armés pour affronter le monde. L’apocalypse, en particulier, nous aide à déconstruire notre présent et à imaginer d’autres mondes possibles. La table rase est le seuil de l’utopie. »

 

Charlotte

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